Septembre 2023 : Savoir perdre… pour nourrir les liens de l’âme

29 mars 2024

SAVOIR PERDRE, … POUR NOURRIR LES LIENS DE L’ÂME

Quand une nouvelle année commence et qu’il faut organiser la vie familiale, professionnelle, ecclésiale, la tentation est de ne se placer que dans le fonctionnel pour réussir et bien s’en sortir. Humainement parlant, c’est ce que notre culture nous demande, nous incite par tous les moyens à répondre, sans nous rendre compte que cette vision est accompagnée de la peur de ne pas y parvenir. Et précisément voilà le piège inconscient, si nous ne nous plaçons que dans cette perspective. La peur de perdre, distille un poison mortel dans l’âme qui se manifeste dans le climat de pessimisme généralisé de notre époque. Une phrase de Rafa Nadal en cette année d’olympisme me vient à l’esprit : « Mon ennemi n’est pas de perdre, mais la peur de perdre ». Etty Hillesum formule la même chose : « Cette peur de perdre ou de ne pas tout avoir dans la vie est ce qui nous conduit au désespoir, précisément cette peur est ce qui nous empêche d’atteindre l’essentiel. » Ces réactions saines sont urgentes en ce début d’année. Elles devraient constituer notre programme : « atteindre l’essentiel »

Evidemment pour atteindre « l’essentiel », et avoir une réaction saine, il ne suffit pas d’un peu de vernis, ou d’un peu de coaching des émotions. Il s’agit de prendre notre vie, la seule vie, au sérieux. Pour dépasser la peur de perdre il faut « savoir perdre ». Ou dans le langage de Jésus « Gagnera la vie, celui qui sait la perdre… ». Pour faire face à la peur de perdre il est nécessaire de se poser les questions fondamentales de l’existence. Justement celles que notre époque remise avec insistance au grenier des choses obsolètes, en commençant par la réalité substantielle de l’âme. La négation de l’existence de l’âme est devenue un dogme inattaquable de la science matérialiste (inconsciemment beaucoup de chrétiens adhèrent). Lorsque l’âme devient un fouillis d’« accidents » psychiques, tous les programmes personnels, sociaux (et même pastoraux) pour répondre à la situation sont non seulement insatisfaisants mais augmentent le problème : dépressions, frustrations, traumatismes, névroses, stress, etc. On ne voit pas qu’elles sont les conséquences d’une cause commune : « l’isolement de l’âme ». Ce que Belloc un analyste social, définit comme « une perte de nourriture, de subsistance collective, de l’équilibre sain produit par la vie communautaire ».

Cet isolement de l’âme a atteint des sommets insupportables dans les sociétés contemporaines. Les liens communautaires ont été brisés, un individualisme féroce a été encouragé ce qui, en fin de compte, nous a jetés dans une banlieue de solitude ; C’est ainsi que des générations d’hommes (et de femmes) solipsistes ont été « fabriqués », absorbées par la consommation technologique, avec des liens familiaux et affectifs de plus en plus incohérents et diffus. Les liens avec la réalité ont été également rompus, un idéalisme atroce a été exalté ce qui nous mène à concevoir des illusions de grandeur, des rêves impossibles ou des désirs irréalisables qui, lorsqu’ils s’effondrent, ne font qu’aggraver notre sentiment d’échec. Les liens avec la tradition ont été sciemment cassés et un scepticisme a été favorisé qui remet en question toute forme de connaissance héritée. Les liens de nature surnaturelle ont été brisés, isolant les êtres humains de leur origine et de leur fin transcendante, avec l’effet inévitable de la perte de la foi en la vie éternelle. La conséquence de cet aveuglement des âmes est le désespoir. Car les douleurs dont nous souffrons dans notre vie terrestre deviennent soudain des douleurs insupportables et dénuées de sens qui ne peuvent être effacées que par l’évasion ou, à l’extrême, par le suicide. L’isolement de l’âme, en somme, façonne les hommes seuls, de plus en plus individualistes, devant l’immensité de l’univers, de plus en plus détachés des autres et de plus en plus orphelins d’un Dieu en qui nous avons cessé de croire, un Dieu que nous avons tué pour nous déifier et prendre sa place.

Notre programme pastoral cette année sera de gagner l’âme (même si tout le reste est perdu) et de prendre au sérieux comme priorité les liens qui constituent la substance de l’âme, seul véritable trésor à soigner. Le véritable ennemi est la « peur de perdre » causée par le fait de se sauver soi-même. Fondé sur Dieu, le fait de prendre soin des liens avec Lui, des liens familiaux, ecclésiaux et amicaux qui nourrissent l’âme, non seulement donnera naissance à un véritable enthousiasme profondément stable mais sera aussi le vrai ballon d’oxygène dont a besoin une société irrémédiablement pessimiste et incapable de discerner les causes de son inquiétude mal-être tant les remèdes qu’elle se donne ne font qu’aggraver la situation. A condition évidemment que nous, chrétiens ayons la lucidité de nous placer radicalement hors du fonctionnel, même ecclésial (missions- fonctions), et le courage de prioriser le soin des liens qui donnent le vrai socle de l’âme. N’est-ce pas là le cœur de la joie complète de l’évangile ?

PACO ESPLUGUES