Avignon : La Communion des Saints, un mystère en pierre...

2 décembre 2022

Huit heures du matin, le jour peinait à se lever. L’air était plutôt frais, les nuages plutôt noirs annonçaient une pluie possible… En somme, une matinée et une atmosphère parfaite pour un 2 novembre, journée des défunts. Nous étions une vingtaine à battre la semelle devant le monumental portail en demi-lune de Saint-Véran, le cimetière d’Avignon, classé à l’Inventaire général du patrimoine culturel :

Nous attendions l’ouverture des portes pour suivre la messe des défunts célébrée par le Vicaire général du diocèse. En patientant, j’admirais la symbolique très « Restauration » de la monumentale entrée, tout à fait représentative de cette époque où régnait en maître le « Romantisme ». La chouette, oiseau nocturne évocateur du sombre shéol des morts de l’Ancien Testament ou du caverneux royaume d’Hadès des Grecs :

 

La chauve-souris, autre symbole de la nuit obscure de la mort est également omniprésente dans ce décor :

...le sablier, symbole de la brièveté de la vie terrestre et du temps qui s’écoule inexorablement se retrouve sur les façades et sur les grilles de fonte… Mais ce sablier est toujours entouré d’une paire d’ailes qui sont le signe du monde invisible qui nous attend avec la résurrection :

sablier

... Et autres témoignages de cette résurrection, les citations bibliques gravées sur les parois que le temps gomme peu à peu et que je m’amuse à déchiffrer pour passer le temps :

Sur le mur de gauche : « expectantes beatam spem… Requiescunt… Epistola Sancti Pauli ad Titum Chap V vers. XIII » » « Ils reposent dans l’attente de la Béatitude » épitre de Saint Paul à Tite chapitre V verset 13 :

Et sur le mur de droite : « Sancta et salubris est cogitatio pro défuntis exorare. » « Prier pour les défunts est une pensée saine et salutaire »… (Second Livre des Machabées chap II verset XLIV) :

Les employés municipaux lèvent la barrière et nous entrons derrière le Vicaire général à vélo. Je patauge dans une boue gluante qui alourdit mes chaussures que j’avais si bien cirées : nul doute, c’est jour de pénitence… Le caveau des prêtres du diocèse est en fait une chapelle néo-gothique fin XIX<sup>e</sup>, plutôt élégante, surélevée sur une dizaine de marches ouvrant complètement sur l’intérieur. La municipalité a fait poser sur les marches six grosses touffes de fleurs ; saluons cette délicatesse :

Des chaises de spectacle sont disposées pour l’office, deux prêtres officiants, une trentaine de fidèles, essentiellement des dames… les hommes ont dû partir à la pêche malgré le temps… c’est priant, c’est chantant, c’est chaleureux : en somme, un très bel hommage rendu aux prêtres du diocèse qui se sont dévoués pour les générations passées et qui sont enterrés sous la chapelle dans l’attente de la résurrection.

La messe se termine, nous rangeons les chaises et je fais le tour de la chapelle pour lire les dizaines d’inscriptions funéraires gravées sur les murs. La plus ancienne, du moins si j’ai bien regardé, date de 1892 - sans doute la date d’ouverture de la chapelle. Un dénommé Barrel, curé de Saint-Agricol d’Avignon. Il se prénomme justement Agricol, du nom de ce moine du Lérins qui fut évêque d’Avignon sous le bon roi Dagobert, celui de la culotte à l’envers et qui devint patron de la ville d’Avignon sous le Roi-Soleil… Un prénom très porté jusqu’au XXe siècle. Je vois que cet Agricol Barrel était « CH. H. » c’est-à-dire : Chanoine honoraire - de la cathédrale, je suppose :

Et il fallut attendre sept années - 1899 - pour avoir un nouveau nom, encore un chanoine honoraire : Isidore Rochier, et un autre chanoine, Bernard Giraud. Ensuite, les noms s’enchaînent et vous entraînent en les lisant à faire le tour du petit édifice, jusqu’au dernier prêtre gravé sur le pilier de gauche de l’entrée : Pierre Marcel Lambert en 2022. L’Église du Vaucluse n’oublie pas ses serviteurs ! Ils l’ont bien mérité.

Je vous recommande cette visite. D’abord, parce qu’elle vous fait traverser ce cimetière extraordinaire, « un des plus beaux que j’aie visités » a écrit Maurice Barrès, et qui « vaut le détour » comme le disent les Guides touristiques. Surtout, si vous êtes pratiquant, ou si vous êtes simplement curieux de ce qui vous entoure, vous pourrez admirer dans cette chapelle une mise en scène et en pierre monumentale de ce mystère catholique dont parle le Credo : la « communion des Saints » : des gens d’aujourd’hui qui prient avec des prêtres d’aujourd’hui, sur les cendres des prêtres des siècles passés, au milieu des tombes de nos ancêtres. Tous, vivants de ce monde et défunts de l’autre monde, unis en prière vers ce seul but de notre vie : la résurrection.

François-Marie Legœuil