Avignon : Vous appelez ça une façade ? C’est un décor de théâtre !

1er février 2023

La Place du Palais des Papes est le lieu mythique où se précipite tout touriste ou festivalier arrivant à Avignon. Cet ensemble monumental fut au moyen-âge encombré de maisons, d’une rue et même d’une paroisse. Les Papes exproprièrent tout cela et en firent en 1403 la Place de prestige de leur pouvoir, où se déroulait par exemple l’entrée solennelle du Vice-Légat dans sa ville, précédé de ses chevau-légers et de ses gardes Suisses (gravure de1774) : 

Vous voyez au nord, le Petit Palais des évêques, à l’est, la cathédrale des Doms et le Palais des Papes, siège de l’administration du Vice-Légat jusqu’à la Révolution, au sud un palais qui deviendra la Banque de France jusqu’au début de ce siècle et à l’ouest, un très curieux bâtiment, l’Hôtel des Monnaies :

Sa façade se partage en trois bandeaux nettement séparés par des corniches. Le rez-de-chaussée souligné de sévères et solennels bossages s’ouvre sur une haute porte encadrée de quatre fenêtres. Les deux bandeaux supérieurs sont aveugles pour céder la place à de monumentales sculptures. À droite et à gauche, deux têtes de lion serrent dans leur gueule des guirlandes de fruits sur lesquelles se tiennent d’un côté un aigle et de l’autre un dragon. Parmi les fruits, je devine des coucourbes, des artichauts, des grenades, des raisins… À vous de compléter.

dragon

Au centre, une inscription en latin très lisible nous renseigne sur le constructeur, son patronage et son intention :

Cette inscription est un vrai choc des cultures avec notre époque : elle est caractéristique d’un temps révolu, imprégné de culture antique. Par exemple, Paul V est qualifié de Pontife, titre de la Rome antique toujours employé aujourd’hui pour les Papes. Mais les adjectifs suivants susciteraient actuellement l’hilarité : Optimus Maximus... le plus Grand et le Meilleur... Qui pourrait aujourd’hui se les attribuer ? Ensuite, le texte fait allusion aux trois magistrats romains chargés de frapper la monnaie : « auro argento aere flando feriundo. » Qui en a entendu parler en 2023 ? Pour les amateurs - il y en a - c’est là le vrai plaisir : rencontrer un monde si différent, si loin de nous... Contentons-nous de donner une traduction en simple français courant compatible avec notre culture : « Paul V Pontife fit édifier ce monument pour y battre monnaie d’or d’argent et de bronze et pour décorer et orner la ville administrée par Jean-François de Bagni archevêque de Patras et vice-légat d’Avignon en l’année 1619 »

Le Pape Paul V qui régna de 1605 à 1621 appartenait à la célèbre famille romaine des Borghèse, dont les armes étaient un dragon et une aigle (oiseau uniquement féminin quand il s’agit de blason...) ce qui explique l’encadrement… du reste, le bandeau supérieur porte ses armes : l’aigle et le dragon sous la tiare.

En fait, on n’y battit jamais monnaie… le bâtiment servit de caserne aux cinquante Chevau-Légers du Légat, à l’uniforme écarlate et argent, qui portaient épée et mousquet et dont les chevaux, nous dit le Règlement : « seront de la taille de 4 pieds 7 pouces mesurés depuis le dessous du fer jusqu’au garrot, à la naissance du crin. Ils seront choisis d’un poil noir, châtain ou bai obscur, avec tous leurs crins. Nous défendons très expressément tout cheval d’un poil différent à ceux-ci, afin de conserver dans la troupe le plus d’uniformité qu’il sera possible. » Vous pouvez les apercevoir sur la première gravure.

Si l’on se décentre pour regarder de biai cette façade quasi aveugle comme dans la photo ci-dessous, on s’aperçoit clairement qu’il s’agit d’un simple mur plaqué sur un bâtiment. Sa fonction n’est pas de permettre à un habitant de pouvoir ouvrir ses fenêtres pour profiter du beau temps ou du spectacle de la ville. Sa fonction c’est d’offrir la beauté de son décor au spectateur extérieur. C’est un simple décor, destiné à être vu face à soi comme au théâtre ou à l’opéra : 

Entre la dynamique irrégulière du Palais des Papes et la si régulière, un peu guindée et un rien trop lourde façade de l’Hôtel des Monnaies, le contraste est saisissant... Pour en savoir plus, je monte dans le carrosse du Vice-Légat et je m’assieds sans façon à côté de lui. Et alors je comprends tout ! C’est évident ! le Vice-Légat a voulu orner sa ville à cet endroit précis d’une architecture à la mode pour l’avoir devant les yeux chaque fois qu’il franchissait la porte de son Palais. Joseph Girard, dans « Évocation du Vieil Avignon » la qualifie de « la plus italienne des façades d’Avignon » : le Vice-Légat assis dans son carrosse avait à chaque sortie, l’espace d’un instant, un aperçu du classicisme de Rome devant les yeux. Ce qui, je suppose, devait offrir un peu de consolation à cet exilé qui attendait impatiemment à Avignon la barrette de cardinal qui lui permettrait de rentrer enfin dans sa terre natale... 

En ce mois de janvier, le soleil brille, il fait froid, mais le mistral est absent ; allez donc faire un tour Place du Palais des Papes. Placez-vous dos à la porte comme si vous en sortiez et contemplez l’Hôtel des Monnaies avec les yeux de ce Vice Légat du XVIIe siècle : dépaysement garanti, vous verrez, c’est magique !

François-Marie Legœuil