Avignon : les deux sépultures de Marie-Maurille

1er janvier 2023

C’est une opinion bien établie que le mois de novembre est propice aux visites de cimetières, il y a même une journée dédiée à cette coutume. C’est pourquoi je décidais de profiter de la messe des défunts du 2 décembre dernier au caveau des Prêtres (voir ma chronique précédente) pour faire, à la sortie, un nouveau tour très complet du cimetière Saint-Véran.

Je terminai par la tombe de Mlle de Sombreuil, car elle est près de la sortie. Et là, je constatai que l’Histoire - la grande, celle qui s’écrit avec H majuscule - est souvent oublieuse, à moins que ce ne soient les Avignonnais…

Commençons par le commencement. En septembre 1792, la Révolution prend son virage sanglant. Le marquis de Sombreuil, Gouverneur des Invalides de Paris, est arrêté avec sa fille à cause de sa fonction si en vue. Incarcéré à la prison militaire de l’Abbaye, il est condamné à mort lors des fameux Massacres de septembre en présence de sa fille qui implore le tribunal de le gracier :

C’est une très jolie jeune fille. Un des massacreurs, le dénommé Vollant, dit « Tape-Dur, » est en train de se rafraîchir en buvant un verre de vin épicé de poudre à canon, boisson préférée des émeutiers à l’époque. Ému par sa beauté, il lui tend en riant son verre qu’il complète en le remplissant dans le seau du sang «  bleu  » du colonel de Saint-Mart que l’on vient juste de décapiter : «  il le retire rouge, fumant, débordant, l’élève en l’air comme un horrible toast et s’écrie : Eh bien, citoyenne, bois ce verre de sang à la santé de la Nation et nous sauverons ton père ! Frémissante, elle le prend, crie Vive la Nation et l’avale d’un trait.  » Thiers, dans son Histoire de la Révolution, en rajoute un peu : « Bois, disent-ils à cette fille généreuse, bois du sang des aristocrates, et ils lui présentent un vase plein de sang : elle boit, et son père est sauvé…  »

Le chœur des massacreurs reprend avec elle « Vive la Nation » et son père, gracié sur le champ par la foule qui l’acclame, regagne son cachot… Pour deux ans ! il sera guillotiné le 17 juin 1794 avec l’un de ses fils, tandis que son dernier fils sera fusillé lors du débarquement émigré de Quiberon en juin 1795.

Victor Hugo, jamais à court d’hyperboles, écrira à propos de Mlle de Sombreuil et de son verre : «  Le sang des morts coule dans son sein virginal…  » :

La Révolution touche à sa fin et Jeanne Jacques (sic) Marie Anne Françoise de Virot de Sombreuil épouse le comte de Villelume en 1796. Quelques années plus tard, Napoléon - grand pourvoyeur d’éclopés - crée à Avignon une importante succursale des Invalides de Paris, qui couvrait une grande partie de la partie sud de la ville, s’étendant du Séminaire Saint-Charles au cloître des Célestins en passant par le cloître Saint-Louis. Le comte de Villelume en deviendra gouverneur et y résidera avec sa femme que l’on appelle désormais la « comtesse Marie-Maurille. » Elle saura se faire aimer de ses pensionnaires militaires que l’on qualifierait aujourd’hui de « handicapés moteurs. » Victor Hugo - encore lui - écrira à ce sujet : «  La charité de Madame de Villelume fut peut-être aussi admirable que l’héroïsme de Mlle de Sombreuil. »

Elle fut inhumée à Avignon au cimetière Saint-Roch, puis déplacée à Saint-Véran lors du transfert des cimetières. Son cœur, placé dans un « carditaphe » (à vos dicos, les amis…) du couvent des Célestins, fut transféré à Paris dans la crypte des Invalides, lors de la fermeture de la succursale d’Avignon en 1850. Sur le carditaphe, son prénom d’usage «  Maurille » est curieusement orthographié au masculin « Maurisse » avec deux s !

À Avignon, de cette succursale des Invalides d’Avignon, témoignent encore deux tombes : celle du général Fugière, créateur de la Succursale des invalides, magnifiquement entretenue par le « Souvenir Français » :

et la tombe de Mademoiselle de Sombreuil qui porte ce nom de jeune fille, témoignage de sa célébrité qui dura un siècle. Avec cette inscription rédigée par les soldats invalides : «  Ici repose dans la paix du Seigneur, illustre dame I.I.M.M.A.E. (initiales de ses prénoms ?) comtesse de Villelume née de Sombreuil victime de l’amour filial elle n’a survécu que pour consoler les malheureux. La plaie de son cœur ne pouvait être cicatrisée que par la mort. Sa récompense était dans le Ciel. Décédée le XV mai MDCCCXXIII. R.I.P.  »

Depuis ma première visite, il y a douze ans, la plaque « Sombreuil » s’est détachée… sa pierre tombale s’est fendue et un morceau a disparu… Elle était encore fleurie au début du XXe siècle…

Y aura-t-il une association - d’Histoire ou de Féministes - pour se préoccuper de l’entretien de la tombe de cette femme héroïque ?

En l’an 330, le poète romain Ausone, visitant la tombe d’un ami à Bordeaux, faisait cette triste constatation, qui s’applique parfaitement à la dégradation progressive de l’épitaphe de Maurille :

« … Les lettres arrachées gisent,
Leurs lignes sont mutilées,
Et dans la confusion des caractères
Leur sens a disparu.
Il n’est pas étonnant que les hommes meurent…
Leurs monuments s’effritent :
Le trépas est inéluctable
Même pour les pierres et les noms. 
 »

Une petite rue d’Avignon garde son souvenir : Rue Maurille de Sombreuil… encadrée par les rues Jacques Stuart, Roi Soleil, Madame de Sévigné, Richelieu et Mazarin (les deux sans la mention « Cardinal », laïcité oblige…) du beau monde quand même pour cette pauvre Maurille.

François-Marie Legœuil