Rochefort-du-Gard : Le couronnement de la Vierge

1er septembre 2022

Dans un précédent Bloc-Notes, nous avions évoqué l’inauguration du Chemin de Croix de Rochefort-du-Gard. Ce même jour - le mardi 11 mai 1869 - arrivés au Golgotha, les pèlerins entrèrent dans le sanctuaire où l’Archevêque d’Avignon et l’évêque de Nîmes devaient couronner la Vierge et son fils, dont les statues sont placées sous un dôme de marbre au-dessus du maître autel :

Notre Dame de Grâce, Notre Dame du Suffrage, Notre Dame la Brune

Vous apprécierez sans aucun doute le charme suranné de la langue ecclésiastique du XIXe siècle - un heureux mélange un peu ampoulé, d’onctuosité, de courtoisie et de préciosité - à travers cette lettre circulaire de Mgr Plantier - archevêque de Nîmes - du 13 avril 1869 annonçant la cérémonie du Couronnement de la Vierge au sanctuaire de Rochefort pour le 11 mai 1869 :

« Les rosées qui descendaient de l’Hermon n’étaient ni plus abondantes, ni meilleures que celles qui tombent sur la colline habitée par Notre-Dame de Grâce. C’est un rocher désert, mais le souffle de Marie y fait éclore avec opulence des fleurs de bénédiction. Deux couronnes, une pour la Mère et l’autre pour le Fils, seront offertes par la générosité de MM. les curés d’Avignon et de Nîmes. Mgr l’archevêque d’Avignon, notre bien-aimé métropolitain, présidera la cérémonie et déposera sur les images bénies les deux diadèmes préparés pour elles. Nous serons heureux de l’assister dans cet acte auguste, comme le plus respectueux et le plus dévoué de ses suffragants. Par là nos deux diocèses, dont le Rhône est tout à la fois la frontière et le lien matériel, se confondront dans une seule et même fête de famille ; l’ancienne cité des Papes et la vieille cité des Antonins, baptisée par le Christ, décerneront de communs honneurs à leur commune mère… »

Et le Chanoine Petitalot, enchaîne dans une langue plus simple mais très enthousiaste, avec le récit de cette double cérémonie, l’inauguration du Chemin de Croix - que j’ai évoqué dans mon précédent article - et le couronnement de la statue de la Vierge et de son enfant sur l’autel du chœur, sujet de la présente chronique :

« Depuis 3 heures du matin jusqu’à 11 heures, les messes se succèdent sans interruption à tous les autels de la chapelle. À 7 heures, une messe de communion générale est célébrée par Monseigneur l’Évêque de Nîmes dans l’intérieur du sanctuaire, et Sa Grandeur distribue le pain des anges à une foule considérable...

... le cortège religieux, qui compte plus de trois cents prêtres réguliers ou séculiers, s’organise dans les cloîtres du monastère, et se met en marche dans l’ordre suivant :

À la suite de la croix marchent les Petits Frères de Marie, les Frères des Écoles chrétiennes et les prêtres sans habit de chœur. Après eux, viennent les RR. PP. Prémontrés sous la conduite du R. P. Edmond, leur digne prieur, les RR : PP. Maristes, gardiens du sanctuaire, ayant au milieu d’eux leur Supérieur Général, le T. R. P. Favre, et un de leurs provinciaux, le R. P. Germain, originaire du diocèse de Nîmes. Viennent ensuite tous les ecclésiastiques en habit de chœur. Nos seigneurs Dubreil, archevêque d’Avignon, Plantier, évêque de Nîmes ; Jordany, évêque de Fréjus et Toulon, et Elloy, de la Société de Marie, évêque de Tipaza in partibus, coadjuteur du Vicaire apostolique de l’Océanie centrale, ferment la marche, entourés de Ieurs porte-insignes et de leurs assistants.

Le cortège entre dans la chapelle ; quatre religieux Prémontrés placent sur leurs épaules la statue miraculeuse ; deux curés, l’un de Nîmes et l’autre d’Avignon, portent devant elle, sur de riches coussins, les couronnes, offrandes de la piété généreuse de ces deux villes. L’Archevêque célébrant entonne l’Ave maris Stella, et on se rend processionnellement à l’estrade dressée sur le plateau de l’église. Impossible d’exprimer la religieuse impression dont fut saisie la foule, lorsque apparut au milieu d’elle l’image de Notre-Dame de Grâce revêtue de ses plus beaux ornements. Ce fut comme un frémissement de dévotion, si nous pouvons nous exprimer ainsi, qui parcourut tous les rangs et vibra dans tous les cœurs. Chacun, avec respect et amour, s’inclina devant l’image bénie au fur et à mesure qu’elle avançait vers le lieu où elle devait être déposée...

...Le moment solennel est arrivé, tous les regards sont fixés sur l’autel. Au chant du Regina cœli, le chant par excellence de l’allégresse et du triomphe, Monseigneur l’Archevêque (d’Avignon) dépose, au nom et par délégation expresse de Notre Saint-Père le Pape, sur la tête de l’Enfant-Dieu et de sa divine Mère, les couronnes qu’il vient de bénir. Ensuite, NN. Seigneurs les Évêques s’approchent de la miraculeuse Statue et imposent leurs mains sacrées sur les diadèmes. À cet instant la foule, ne se possédant plus, fait retentir les airs des cris mille fois répétés de Vive Marie ! Vive Pie IX !... »

Cette fête du Couronnement de la Vierge, qui se célèbre le 22 août soit une semaine après le 15 août de l’Assomption de la Vierge, prend son origine dans l’Apocalypse de saint Jean (12, 1-6) : 

« Un signe grandiose apparut au ciel : une Femme ! le soleil l’enveloppe, la lune est sous ses pieds et douze étoiles couronnent sa tête ; Elle est enceinte et crie dans les douleurs et le travail de l’enfantement. Puis un second signe apparut au ciel : un énorme Dragon rouge-feu, à sept têtes et dix cornes, chaque tête surmontée d’un diadème. Sa queue balaie le tiers des étoiles du ciel et les précipite sur la terre. En arrêt devant la Femme en travail, le Dragon s’apprête à dévorer son enfant aussitôt né. Or la femme mit au monde un enfant mâle, celui qui doit mener toutes les nations avec un sceptre de fer ; et son enfant fut enlevé jusqu’auprès de Dieu et de son trône... tandis que la Femme s’enfuyait au désert, où Dieu lui a ménagé un refuge pour qu’elle y soit nourrie mille deux cent soixante jours... »

Au XIIIe siècle, le Pape Nicolas IV commande à Jacopo Torriti la splendide mosaïque du Couronnement de la Vierge pour la basilique Sainte-Marie-la-Majeure à Rome :

Rome basilique Sainte-Marie-La-Majeure

Ce fut un évènement artistique. Chacun dès lors, dans la Chrétienté, voulut rivaliser et posséder son propre couronnement...

D’autant qu’à la même époque, la Légende Dorée de Jacques de Voragine raconte ce couronnement dans un style très imagé qui va rendre ce thème extrêmement populaire :

 … « ...vers la troisième heure de la nuit, Jésus arriva avec la légion des anges, la troupe des patriarches, l’armée des martyrs, les cohortes des confesseurs et les chœurs des vierges ; et toute cette troupe sainte, rangée devant le trône de Marie, se mit à chanter des cantiques de louanges. Puis Jésus dit : « Viens, mon élue, afin que je te place sur mon trône, car je désire t’avoir près de moi ! » Et Marie : « Seigneur, je suis prête ! » Et toute la troupe sainte chanta doucement les louanges de Marie. Après quoi Marie elle-même chanta : « Toutes les générations me proclameront bienheureuse, en raison du grand honneur que me fait Celui qui peut tout ! » Et le chef du chœur céleste entonna : « Viens du Liban, fiancée, pour être couronnée ! » Et Marie : « Me voici, je viens car il a été écrit de moi que je devais faire ta volonté, ô mon Dieu, parce que mon esprit exultait en toi ! » Et ainsi l’âme de Marie sortit de son corps, et s’envola dans le sein de son fils, affranchie de la douleur comme elle l’avait été de la souillure. Et Jésus dit aux apôtres : « Transportez le corps de la Vierge dans la vallée de Joséphat, déposez-le dans un monument que vous y trouverez, et attendez-moi là pendant trois jours ! » Et aussitôt le corps de Marie fut entouré de roses et de lys, symbole des martyrs, des anges, des confesseurs et des vierges. Et ainsi l’âme de Marie fut emportée joyeusement au ciel, où elle s’assit sur le trône de gloire à la droite de son fils.  »

 

Au XIXe siècle, à la suite des apparitions de Lourdes et de la proclamation du dogme de l’Immaculé conception, les tableaux et les statues de la Vierge couronnée se multiplient jusque dans les plus petits villages comme on vient de le voir à Rochefort-du-Gard.

Pour le 15 août, j’étais à Étel, petit port de pêche de la côte bretonne : cette petite église paroissiale datant de la fin du XIXe siècle possède un vitrail du couronnement offert jadis par une famille du village :

Étel Notre Dame des Flots

Ouvrez l’oeil et le bon ! Je suis sûr que dans votre propre église, ou dans celles que vous avez visitées pour vos vacances, un tableau, une statue, un vitrail célèbre cette grand fête.

François-Marie Legœuil